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Bukavu : « viens lessiver mes vareuses », un langage codé qui pousse les femmes à une exploitation sexuelle silencieuse à Nyalukemba et Ndendere

Au cœur de la ville de Bukavu, dans les quartiers de Nyalukemba et Ndendere, un phénomène inquiétant s’enracine dans les marges sociales. Sous couvert de petits boulots domestiques, des femmes vulnérables se retrouvent happées dans une exploitation sexuelle silencieuse nourrie par la pauvreté et les inégalités profondes.

Chaque matin, des dizaines de femmes se rassemblent à Kimuti, sur l’avenue Pesage 2, l’avenue Pageco, et près d’un lieu connu sous le nom de « chez papa impoli » sur Pesage 1. Elles viennent à la recherche d’un travail journalier, espérant gagner quelques francs pour nourrir leurs enfants. La plupart sont originaires de Kabare, Panzi, Ciriri ou Cikonyi, et certaines ont fui des zones en proie aux conflits armés.

Ces femmes portent sur leurs épaules le poids de la survie quotidienne. Elles lavent des habits, transportent de la terre ou exécutent divers travaux pénibles pour des sommes dérisoires. Leurs revenus varient entre 5 000 et 10 000 francs congolais par jour lorsque la chance leur sourit. Et quand la pluie tombe ou que les demandeurs se font rares, elles rentrent sans rien apporter à la maison.

Une survie quotidienne marquée par la précarité

Pour beaucoup, la misère n’est pas seulement économique : elle est aussi sociale. Ces femmes, souvent abandonnées par leurs conjoints, manquent d’opportunités et vivent dans une précarité qui les expose à la violence et à l’humiliation. Elles incarnent la face cachée d’une société où l’inégalité de genre reste profondément ancrée.

Dans la promesse que représentait Bukavu, elles espéraient trouver une dignité. Mais la ville leur a plutôt offert une bataille quotidienne pour survivre, dans un contexte où le travail informel est devenu le seul horizon possible.

« Je viens ici parce que je n’ai rien d’autre. Si je ne sors pas chercher du travail, mes enfants dorment sans manger. On ne vit pas réellement, on cherche juste à ne pas mourir », raconte une femme d’une quarantaine d’années rencontrée à Kimuti. Sa voix traduit la fatigue d’une vie marquée par la résignation.

« Viens lessiver mes vareuses » : un code pour exploiter la détresse

Ce terrain de misère attire aussi des hommes mal intentionnés. Sous prétexte d’offrir un emploi, certains exploitent la vulnérabilité de ces femmes. Ils utilisent un langage codé, devenu tristement courant : « viens lessiver mes vareuses ». Une phrase anodine en apparence, mais qui dissimule très souvent une proposition sexuelle.

Pour Ntakwinja Nshangalumu (nom d’emprunt), 37 ans, venue de Buhanga à Kabare, cette réalité est une blessure ouverte. « Un homme m’a appelée pour laver ses habits. Quand je suis arrivée, il m’a dit qu’en réalité il voulait qu’on s’entende. Il a promis de m’aider avec mes enfants si j’acceptais. J’ai cédé parce que je n’avais rien à donner à mes enfants. Mais je n’étais pas d’accord dans mon cœur. Si j’avais un vrai travail, jamais je n’irais dans ces humiliations », témoigne-t-elle avec douleur.

Sofia Magenga (nom d’emprunt), originaire de walungu et résidant à Cikonyi, porte le même fardeau au lieu-dit « chez papa impoli ». « Souvent, avant même de me dire quel travail il a, un homme me propose d’aller avec lui. J’ai fui Walungu à cause de la guerre mais ici, je vis une autre forme de guerre, celle qui attaque la dignité. Si j’avais une possibilité ailleurs, je quitterais ce lieu et toutes ces humiliations », confie cette source anonyme, les yeux embués.

Un phénomène enraciné dans la domination sociale

Pour comprendre cette exploitation, il faut analyser les rapports de pouvoir et les réalités sociales de Bukavu. Dans un contexte de pauvreté extrême, certains hommes utilisent leur position économique pour imposer des comportements abusifs. La misère devient ainsi un outil de domination.

Les femmes qui travaillent dans ces lieux sont souvent mères isolées, sans soutien conjugal et sans alternatives économiques. Elles assument seules les charges familiales. Cette absence de ressources les contraint à accepter presque tout travail, même lorsque les conditions sont suspectes.

La crise socio-économique du Sud-Kivu, marquée par les conflits armés, le chômage massif et l’absence d’État social, alimente un cycle d’abus. Dans les quartiers populaires, la précarité devient une norme, et l’exploitation sexuelle un danger permanent.

La cheffe de bureau Genre, Famille et Enfant, Mithila Ponga Marie, alerte sur la gravité de ces situations. Elle affirme que plusieurs femmes subissent des abus en silence, par peur de leurs conjoints ou parce que la pauvreté les pousse à accepter des actes qu’elles n’auraient jamais acceptés autrement.

Elle regrette que beaucoup ne dénoncent pas, faute de savoir où s’adresser, et appelle à renforcer la sensibilisation pour que ces travailleuses cessent de rester dans l’ignorance.

Cette exploitation est aussi favorisée par le manque d’encadrement public. Ces femmes ne sont ni enregistrées ni suivies par les services compétents. Elles deviennent des cibles faciles dans un environnement où l’impunité est la règle.

Des conséquences psychologiques profondes

La violence sexuelle silencieuse vécue par ces femmes laisse des séquelles durables. Le psychologue clinicien Olivier Mufungizi explique que ces expériences provoquent chez les survivantes un choc émotionnel profond, qui peut évoluer vers la dépression, l’anxiété ou stress post-traumatique . Certaines développent un sentiment de culpabilité, persuadées d’avoir « choisi » une option dictée en réalité par la faim et la misère.

Mufungizi insiste sur l’importance d’une prise en charge complète, incluant un soutien psychologique, médical et social. Il appelle aussi la société à combattre les normes culturelles qui banalisent ces violences, soulignant que le silence des victimes est souvent nourri par la peur, la honte et surtout par l’absence d’espace où elles peuvent dénoncer en toute sécurité.

Un regard sociologique sur la domination patriarcale

Selon Emmanuel Akonkwa Nfizi, sociologue à l’Université Officielle de Bukavu, les faits observés à Nyalukemba et Ndendere traduisent une exploitation structurelle nourrie par la pauvreté et la domination patriarcale. Il précise que certains hommes utilisent leur pouvoir économique pour contraindre des femmes désespérées à des actes sexuels, maquillant ces propositions derrière le langage codé du travail domestique.

Pour lui, la lutte contre ces abus passe par l’autonomisation économique des femmes, le renforcement des lois contre le harcèlement sexuel et une transformation profonde des mentalités masculines. Il estime que tant que la pauvreté persistera et que la société tolérera les rapports de domination, ces violences continueront à se reproduire.

L’impunité et l’urgence d’une réponse institutionnelle

Face à cette réalité, l’absence d’action de l’État congolais est flagrante. Aucun dispositif de protection ne cible ces travailleuses, pourtant nombreuses et vulnérables. Le vide institutionnel laisse la porte ouverte à toutes les formes d’exploitation.

Solange Lwashiga, du caucus des femmes du Sud-Kivu, affirme que ces abus compromettent la sécurité, la santé et la dignité des femmes déplacées et pauvres accueillies à Bukavu. Elle demande aux autorités d’agir rapidement, de sanctionner les auteurs et de garantir un cadre de dénonciation accessible aux victimes.

Les ONG locales tentent de pallier les manques, mais leurs ressources sont limitées. Certaines offrent des formations artisanales ou des micro activités, mais cela reste insuffisant face à l’ampleur des besoins et à la profondeur des causes.

Un cadre légal sévère mais peu appliqué

Maître Alphonse Cibembe, défenseur des droits humains, rappelle que le cadre juridique congolais punit sévèrement l’exploitation sexuelle, notamment à travers la Loi n°06/018 du 20 juillet 2006, qui modifie et complète le décret du 30 janvier 1940 portant Code pénal congolais, particulièrement ses articles 167 à 174n, ainsi que la Loi n°06/019 du 20 juillet 2006, modifiant et complétant le décret du 6 août 1959 portant Code de procédure pénale congolais.

Elles répriment le viol, le harcèlement, la prostitution forcée et toute forme d’exploitation des personnes vulnérables. Mais le problème, selon lui, réside dans l’application de la loi et la difficulté des victimes à porter plainte.

Il souligne que ces femmes ne dénoncent pas parce qu’elles ignorent où aller ou parce qu’elles ne se sentent pas protégées. Sans mécanismes accessibles et sûrs, la loi ne peut pas protéger celles qui en ont le plus besoin.

Vers une transformation sociale nécessaire

L’éducation apparaît comme un levier majeur pour inverser la tendance. Apprendre aux jeunes à respecter la femme, promouvoir l’égalité de genre et déconstruire les mentalités sexistes sont des pistes pour réduire l’exploitation future.

Mais au-delà de l’éducation, il faut des actions économiques concrètes : création de coopératives féminines, accès au crédit, programmes de formation professionnelle et investissements dans les métiers artisanaux. L’autonomie financière est la clé qui pourrait libérer ces femmes de l’emprise des exploiteurs.

Les médias ont aussi un rôle essentiel. En rendant visibles ces réalités, ils brisent le silence et exposent les abus. L’Église et les leaders communautaires, acteurs influents de la société congolaise, doivent également s’impliquer activement dans la lutte contre la banalisation des violences sexuelles.

Une dignité à restaurer

Les femmes rencontrées à Kimuti (Pesage 2), chez « Papa impoli » (Pesage 1) et sur l’avenue Pageco ne demandent ni pitié ni assistanat. Elles veulent un travail digne, sans humiliation ni chantage. Comme l’exprime l’une d’elles rencontrée à Pageco : « Nous ne voulons pas qu’on nous donne de l’argent. Nous voulons juste travailler sans que quelqu’un profite de notre faim pour nous manquer de respect. »

Leur combat est celui de la dignité humaine. Dans une ville où la pauvreté écrase les plus faibles, ces femmes résistent chaque jour pour nourrir leurs familles et conserver un minimum d’honneur.

Ce phénomène n’est pas un simple fait de société : c’est le miroir d’une injustice structurelle profonde. Tant que la pauvreté, le patriarcat et l’indifférence persisteront, des endroits comme Kimuti, Papa impoli et d’autres continueront de naître dans les rues de Bukavu. Et avec eux, les cris silencieux de femmes dont la dignité est sacrifiée au quotidien.

Pascal Mushiarhamina

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